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  • Photo du rédacteurAnnaig Collias

Les escargots

Texte rédigé pour le #défiDixit 5

Voici le texte que j'ai rédigé aujourd'hui même suite à la carte du #Dixit que j'ai choisie hier et il me plaît bien !


C'était un temps où les escargots transportaient des voyageurs sur leur dos. Leur spirale servait d'escalier jusqu'aux cabines de voyage intégrées dans leur coquille. Les antennes tressaillaient au rythme souriant de leur doux cahin-caha. Il fallait certes faire la queue pour avoir son ticket et attendre son départ rarement imminent. Mais bon, on s'y était fait.

Pourtant, un jour, un monsieur très important (vous savez, de ceux qui portent un costume et qui ont toujours l'air suffisant et fort persuadés de leur propre succès) décida qu'on se devait de tout révolutionner. Gagner en vitesse, en rentabilité, c'était ça son projet. "Le temps, c'est de l'argent !" se mit-il à crier sur les places de marché. Alors il embaucha des scarabées, les harnacha, leur somma de voler aux heures indiquées.

Les consommateurs se ruèrent sur la nouveauté. Peu importait la fatigue et l'usure des lucarnes zélées : le monde gisait enfin à leurs pieds.

Mais les escargots dans tout ça ? Il fallait bien les réformer, leur trouver une quelconque utilité. Et puis, mince alors, ils n'allaient pas vivre à nos crochets ! Ils nous devaient bien quand même des heures de travail en échange de leur revenu de solidarité !

Le monsieur très important convoqua tout son clan. Ils firent ainsi des réunions en huis-clos et à guichet fermé. Eh oui : n'est pas important qui veut... Plusieurs pistes furent explorées : les WC chimiques pour les fêtes, le parloir des confesses... Pas assez pratique, pas assez palpable. Ils optèrent donc pour les prisons. On n'est pas pressé quand on n'a nulle part où aller.

"Ah ! et on mettra deux prisonniers par cabine !

- Non, trois !

- Non, quatre !

- Non, cinq ! Faut bien reloger toute la population carcérale : nos établissements tombent en ruine.

- Et puis, comme ça, ils seront au grand air ; ils pourront voir le temps et la vie à travers leurs barreaux.

- Parfait !"

Voilà la réforme des gastéropodes encombrants enfin assurée. Et qu'est-ce que les gens devenaient contents de tout ce déploiement d'originales idées ! Avouons aussi qu'elles étaient bien tournées. "Il n'y a pas d'alternative," entendait-on claironner (car c'est une délicate manière d'empêcher de penser ; il faut bien se montrer malins afin d'atteindre les objectifs fixés, qu'est-ce que vous voulez...).

Pour leur grand déménagement, les détenus furent enchainés les uns aux autres tout comme les escargots qui les attendaient. On y avait mis les moyens. Sous les huées de la foule assemblée et des voyageurs à dos de scarabée, les bagnards prirent le chemin de leur résidence. Et ça criait, ça invectivait : "Bande de privilégiés !"

Tête basse, Tommy (il se nommait Thomas, mais ça fait bien de sonner ricain) n'osait pas s'y confronter : il rongeait son frein, glissant sa langue aux trois emplacements vides laissés par l'arracheur de la prison, pour ne pas trop serrer ses mâchoires. Sa vie, là, tapie, cachée, l'appelait. Toutes ces bonnes gens conditionnées et leur discours qui sentait le réchauffé commençaient sérieusement à le faire bouillir. Et puis, ce qu'il avait dissimulé dans son pantalon grisé le piquait, l'irritait.

Au rythme des pas lents de la ligne des prisonniers, lui et ses compères de chambrée se hissèrent dans leur nouvelle cellule. Ils en firent d'abord le tour. Rassurez-vous, ce fut rapide : cinq lits, un WC chimique (on s'était quand même heurté au problème de l'évacuation des eaux : on avait donc choisi l'aspect pratique), un seau. Et la grille de la porte d'entrée aussitôt refermée. Ensuite, ils se hasardèrent à se mirer. Aucun d'eux n'arrivaient à parler. Alors, au bout d'un silence qu'on ne saurait décompter, ils se tournèrent de concert vers l'horizon qu'on avait laissé à leur portée.

La place était vide, le ciel magiquement bleu, le vent soufflait. Gêné par l'objet qu'il avait caché, Tommy se décida à prendre la parole :

"Vous avez entendu ?"

Après un temps, le plus âgé répondit :

- Non. Quoi ?

- Ah, rien, rien... Sauf peut-être... Chut.

Tous se turent et tendirent l'oreille vers ce signal inconnu.

On ne pourra pas dire : le jeune édenté savait préparer son auditoire, le tenir en haleine. Il ajouta enfin : "Ah non, c'est vrai, ça fait pas de bruit, les idées."

Interloqués, les quatre autres prisonniers se redressèrent pour le dévisager. Sûr de son petit effet, Tommy poursuivit :

"Parce qu'en fait, j'en ai une d'idée, et une bonne."

Le jeune homme souriait jusqu'aux yeux d'un air qui a plus d'un tour dans son sac. Ils se penchèrent pour l'écouter chuchoter : "Cinq draps et une scie, ça vous parle ?"

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